crédit photo Marie-Eve B.Lévesque
Voici quelques extraits de mon chapitre «Pourquoi n’écoute-t’on pas les femmes?» paru dans le livre collectif Violences obstétricales et gynécologiques, que fait-on de la parole des femmes[1]?
«[…]Ayant été infirmière spécialisée en obstétrique[2] durant 10 ans au Québec, je constatais alors que très peu de femmes, en centre hospitalier, mettaient au monde leur enfant par elles-mêmes, sans aucune intervention, de façon autonome.
Même celles qui étaient considérées à bas risque étaient soumises d’emblée à différents protocoles qu’elles acceptaient de leur plein gré ou malgré elles, n’étant que très peu consultées dans le processus de leur propre accouchement. […]
Mettre au monde physiologiquement, sans aucune intervention était (et est encore) très rare en maternité.
Parler de physiologie et réfléchir au danger des interventions médicales et technologiques NON nécessaires durant un accouchement reste un défi car la notion de risque durant l’accouchement a été bien intégrée par tout le monde, professionnel.le.s et citoyen.ne.s et est régulièrement mise en avant pour contrôler l’accouchement et justifier de nombreux actes.
Lorsqu’on réfléchit aux interventions et à leur pertinence, certain.e.s s’inquiètent de cette remise en question. Les actes médicaux durant un accouchement sont généralement présentés comme étant nécessaires et sécuritaires, sans réflexion en lien avec l’expérience des femmes qui les reçoivent ou les subissent.
Pourtant, j’ai pu constater combien certaines interventions routinières, comme par exemple installer une simple voie veineuse en prévention dès le début de l’accouchement ou laisser la mère couchée sur le dos afin d’enregistrer le cœur fœtal durant une période parfois assez longue, peuvent être contraignantes, puisque la femme doit être immobilisée, alors qu’elle a plus besoin de marcher, de bouger son bassin, de se suspendre à son ou sa partenaire. Bloquée dans une position inconfortable, voire très douloureuse et ne pas être écoutée dans son vécu la rend vulnérable et perturbe l’équilibre fragile de l’accouchement. De là découleront possiblement d’autres interventions et surtout une perte de confiance de la femme en ses capacités à mettre au monde son enfant par elle-même.
En questionnant des parents en prénatal, je réalisais que très peu d’entre eux étaient convaincus qu’une femme ait la capacité et les ressources endogènes pour faire naître son enfant sans subir de multiples interventions et sans péridurale. Le message était bien passé : une femme a besoin d’aide pour accoucher et elle va supporter tout ce qui lui est proposé car « elle n’a pas le choix! » […]
Par exemple, dans la grande majorité des cas, une personne qui accouche en milieu hospitalier est encore installée sur le dos, les jambes repliées, pour que le soignant puisse agir facilement en cas de besoin, même si la principale concernée, celle qui met au monde, est inconfortable et perturbée par une position inadéquate pour elle, voire plus douloureuse. Mais on ne reconnait pas que cette absence d’écoute de la mère a un impact sur le déroulement de la mise au monde et les interventions qui en découlent sont encore une fois présentées comme salvatrices pour cette femme qui a besoin d’aide à cause d’une position non adaptée à ses besoins.
Selon l’INSERM, «bien que les recommandations soient de laisser à la femme le choix de sa position d’accouchement (HAS, 2018), celle-ci a peu évolué depuis 2016 et reste majoritairement la position sur le dos que ce soit au début des efforts expulsifs (87,2%) ou au moment de l’expulsion (93,9%).»[3] […]
En 2018, l’organisation mondiale de la santé a émis une série de recommandations pour une expérience positive de l’accouchement et constate que la « médicalisation croissante des processus d’accouchement a tendance à amoindrir la propre capacité de la femme à donner naissance ainsi qu’à produire des effets négatifs sur son expérience d’accouchement. [4] »
La notion de cascade d’interventions a été démontrée dans un rapport de l’INESS[5] au Québec en 2012. L’analyse se termine par un portrait des relations entre les différents types d’actes qui illustre parfaitement l’enchainement en cascade de ces interventions et de leurs risques. Par exemple, il apparait dans les conclusions que l’attente du travail spontané (au lieu d’un déclenchement pour une femme qui ne présente pas de risque particulier) peut potentiellement éviter la pose d’une péridurale, l’utilisation de forceps, ventouses et même une césarienne[6].
Pourtant, les interventions restent présentées comme étant salvatrices pour les femmes alors que la première intervention n’est jamais anodine. Et finalement, il se peut que sans cette première intervention plus ou moins nécessaire, les autres auraient pu être évitées.[…]
La femme au cœur des processus
De nombreuses études ont été menées depuis plusieurs décennies sur les processus physiologiques de la mise au monde et les facteurs qui les influencent.
Des spécialistes de la physiologie, des sages-femmes et des médecins, l’ont observée, étudiée et la décrivent très bien[7]. Ces professionnel.le.s se présentent comme étant aux côtés des femmes, à leur écoute et non dans une position de pouvoir, de sachant.
Bien sûr, ils ont les connaissances et les techniques afin d’agir si le déroulement devient dystocique et nécessite une intervention. Mais ils essaient d’éviter tout geste qui n’est pas requis et qui pourrait perturber le bon déroulement de la naissance.
La notion de sécurité de l’accouchement repose alors sur le respect des processus et des besoins des personnes qui enfantent.
Mais, dans une médecine obstétricale qui enseigne les interventions comme des actes sécurisants, il devient très compliqué pour les professionnel.le.s d’assister à une naissance sans agir de façon systématique et préventive, tel qu’on leur a enseigné.
Et comment s’adapter à chaque femme dont le rythme et les besoins diffèrent pour mettre au monde leur enfant lorsqu’on a normalisé la durée et l’évolution d’un accouchement selon des critères très précis?
Quant à l’injection d’hormones synthétiques, dont l’utilisation est largement banalisée pour déclencher ou stimuler un accouchement, elle transforme radicalement l’expérience car cette ocytocine de synthèse n’a aucun impact neurologique et comportemental. Elle va au contraire augmenter possiblement la douleur, sa sécrétion n’étant pas modulée par le corps de la mère. […]
Il me semble donc primordial de développer la formation des professionnel.le.s à la physiologie de la mise au monde afin d’adapter leur pratique aux besoins des femmes qui accouchent. Et nous devons repenser la préparation à l’accouchement : actuellement, les parents sont préparés à accepter les interventions plutôt qu’à être autonomes et avoir les outils pour soutenir les processus physiologiques, psychiques et corporels qui se déploient lors de l’accouchement.
Choisir une vision axée sur la compréhension de la physiologie de la mise au monde, sur l’écoute et l’accompagnement des femmes, peut permettre de diminuer les interventions médicales invasives, non nécessaires et les traumatismes qui en découlent.»
Mais qu’est-ce qu’il a, ce corps des femmes?
Besoin d’ être écouté et respecté.
Il est l’origine du monde bien avant qu’on dise comment faire.
[1] Violences obstétricales et gynécologiques, que fait-on de la parole des femmes? Sous la direction de Claudine Schalk et Raymonde Gagnon Éditions L’Harmattan, 2023
[2] Au Québec, ce sont des infirmières spécialisées en obstétrique qui travaillent dans les salles de naissance hospitalières.
[3] https://enp.inserm.fr/wp-content/uploads/2022/10/rapport-2022-v5.pdf p.54
[4] https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/272434/WHO-RHR-18.12-fre.pdf
[5] Mesures prometteuses pour diminuer le recours aux interventions obstétricales évitables pour les femmes à faible risque , septembre 2012, Institut National d’Excellence en Santé et Services Sociaux https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/Rapports/ObstetriqueGynecologie/INESSS_resume_interventionsobstetricales_FR.pdf
[6] Mesures prometteuses pour diminuer le recours aux interventions obstétricales évitables pour les femmes à faible risque , septembre 2012, Institut National d’Excellence en Santé et Services Sociaux. p.iii https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/Rapports/ObstetriqueGynecologie/INESSS_resume_interventionsobstetricales_FR.pdf
[7] Quelques auteurs et autrices ayant décrit les processus physiologiques et les multiples facettes de la mise au monde :
-Isabelle Brabant, Une naissance heureuse, Bien vivre sa grossesse et son accouchement, Édition Fidès 2013
-Michel Odent, L’amour scientifié, éditions Jouvence 1999 / Fonction des orgasmes, éditions Jouvence, 2010
-Floriane Stauffer Obrecht, C’est mon accouchement, Éditions Leduc, 2023
-Céline Lemay, La mise au monde, revisiter les savoirs, Les Presses universitaires de Montréal, 2017