J’aurai pu ne pas devenir doula

crédit photo Laloba

Partie 2 de l’histoire de Pleine Lune: L’arrivée d’Amélie.

« Décembre 2008. Mon 2e bébé est né il y a 6 semaines. J’ai déménagé dans ma maison de rêve en forêt. J’en sors pour aller visiter ma sage-femme à plus de 120 km de chez moi, celle avec qui j’avais voulu accoucher pour une 2efois. 6 semaines après cette naissance qui m’aura appris l’acceptation et surtout, le potentiel de plaisir que la mise au monde contient, trop bien caché.

Elle me parle des accompagnantes. Me dit que je pourrais aimer l’être. Ça se dépose en moi. Et le quotidien reprend ses droits : j’allaite, je construis, j’aide mes enfants à grandir. Un de mes rêves, un autre.

Quelques mois plus tard, j’ai un petit emploi et sur le comptoir de la boutique est déposé le programme de la formation en accompagnement à la naissance du Centre Pleine Lune. Je le lis, pour à chaque mot sentir une grande lumière m’envelopper : voilà, c’est ÇA que je veux faire, moi qui n’avais jamais trouvé un métier qui me convenait. À 28 ans, ça y est, je veux devenir doula et c’est avec Pleine Lune que je veux le devenir. Je pense m’inscrire à la prochaine session de formation, qui était en fait la première. 

Mais je ne m’inscris pas. Être doula, partir la nuit, avec 2 jeunes enfants encore bébés, et leur papa qui a un emploi imprévisible, ça ne le fera pas. Alors je ne m’inscris pas. J’étouffe cette lumière intérieure à coups de raison. Ça n’a pas de sens. 

Janvier 2011. 2 ans plus tard, je n’ai plus 2 bébés mais bien 3. Un 3e bébé surprise, une 3e naissance bien différente des autres pendant laquelle je sens la résistance s’installer suite à un sentiment de solitude jamais éprouvé lors de mes 2 premiers accouchements. Ma relation avec le père de mes enfants a changé, je le sens moins engagé, ça me fait peur. Et aussi, et surtout, MA sage-femme n’est pas là. Celle qui est avec moi ne m’apporte pas la présence qu’il me faut. Mon bébé est étrangement placé, le déroulement est atypique. Et j’ai le sentiment de n’avoir aucun pilier sur lequel me fier, pas de regard dans lequel plonger alors que j’en aurais tellement besoin : moi non-plus, je ne comprends pas ce qui se passe. Je me sens en échec, je sens que celle qui devrait porter l’espace de confiance est démunie, et en moi, j’entends : ‘ moi, je n’accouche pas avec toi’. Alors je n’accouche pas. 

Jusqu’à…. ce qu’une autre sage-femme, connue, enveloppante, vienne apporter sa présence autour de moi. Et là, OUI, je sens que je peux accoucher. La suite sera intense, pas simple, mais grâce au soutien adéquat et à mon bébé qui a choisi d’avancer vers la vie malgré des défis originaux (ouais, naître en postérieur avec une main appuyée sur son oreille, elle l’a fait, ma choupette !! ), j’y suis arrivée. 

Et est arrivée avec mon bébé surprise la ferme, l’absolue détermination à ÊTRE DOULA. Ce bébé m’a permis d’intégrer dans chacune de mes cellules l’impact du sentiment de sécurité lors de la mise au monde. À cette époque, je veux, moi, apporter cet espace à toutes les naissances. Je n’étais pas encore rentrée chez moi (24h après la naissance) que j’appelais ma sœur pour lui dire que si elle le voulait, je serais à ses côtés lors de l’arrivée de son premier bébé, prévue quelques semaines plus tard. 

Plus jamais cet appel de partir aux naissances ne m’a quittée. Je me souviens : j’annonce au père de mes filles que je veux suivre la formation doula parce que c’est tellement chaud dans mon cœur. J’ai besoin de son soutien pour le faire, et ce n’est pas négociable : je serai doula. C’est plus fort que toute la raison du monde. Encore moins logique que 2 ans plus tôt. Je ne sais pas quelle forme ça prendra. Et puis tant pis. 

Avril 2012 : la révolution. Je suis assise chez Isabelle. Je sens que ce qui se passe est important. Juste. D’une simplicité désarmante. Je bois ses paroles. Tout tombe en place. Tout est limpide. Clair. La posture. La culture. La simple et immense profondeur de ce que la présence apporte. Je vois bien que c’est facile pour moi de l’offrir aux autres, j’y crois. Je ne sais pas, alors, que je vis une vraie révolution. J’apprends à ses côtés d’abord comment m’offrir tout cela à moi-même. Je ne sais pas, alors, que cette rencontre changera ma vie entière et celle de mes filles aussi.

Isabelle me dit, lors d’une pause : ‘il faut que je te dise, parce qu’on va travailler ensemble : il y a une plainte déposée contre moi parce que je suis formée en herboristerie. J’ai entendu 2 choses : 

  1. On va travailler ensemble
  2. Ce n’est pas tout rose 

Les mois et les années qui ont suivi n’ont pas démenti ce que j’avais pressenti .

On a travaillé ensemble. elle m’a d’abord laissée apprendre ce que le mentorat apporte : en décembre 2012, j’accompagne une première famille. Isabelle est là pour m’écouter à mon retour, heureusement. ‘Je pensais que tu n’y retournerais pas’, qu’elle m’a dit. C’est son écoute et sa validation qui m’ont permis de continuer après une première expérience intense. Je l’appellerai pendant des années ensuite pour déposer mes mots au sortir de l’intensité des naissances. Je remets aussi mon travail de rédaction : sans surprise, c’est sur la profondeur du passage psychique à la maternité que je me serai penchée. Cela reste encore aujourd’hui une passion évidente : devenir parent, c’est VRAIMENT intense !! 

Ce n’est pas tout rose. Non, le monde des naissances n’est pas tout rose. L’accueil fait aux doulas non-plus. La vie des parents non-plus. Le respect des droits, la compréhension des besoins, la reconnaissance des compétences des familles, on n’y est pas encore. Déconstruire des millénaires de construction d’habitudes et de croyances, c’est long. Cela semble prendre plus qu’une vie. 

2013 : J’accompagne quelques familles et je suis Isabelle : j’écoute ses mots, j’observe la réaction des familles, je constate sa détermination sans faille. Je m’engage.

2014 : Isabelle me demande de la remplacer dans l’animation de rencontres prénatales de groupe dans notre région. C’est un grand plongeon pour moi. Je sais que ce qui se dit dans ces rencontres peut avoir un impact important sur l’expérience des familles. Je reprends ses mots et y ajoute les miens : ça marche. 

Les familles m’aident à mieux comprendre l’environnement culturel, les croyances, les grandes peurs, les vagues intérieures, les couches de profondeur de leur transformation souvent bien masquées.

2015-2016 : je chausse mes bottes de doula. Bien soutenue par Isabelle, ma pratique prend son envol. J’accompagne le plus de familles possibles en cherchant à maintenir mon équilibre familial. Mes filles ne sont pas vieilles : elles n’aiment pas beaucoup quand je pars et particulièrement tous les imprévus qui viennent avec la vie de doula. Mais je continue quand même. Je ne peux faire autrement, c’est mon chemin. ‘ Dans le fond toi maman tu es une gentille personne’, me dira l’une d’elle quand elle sera apte à saisir un peu ce que ça mange en hiver, une doula. 

Une quinzaine de fois par année, je pars. Me vautrer dans la chaleur, l’animalité et la pénombre d’une chambre de naissance. Rejoindre des parents qui m’ont choisie, que j’ai choisis. Tout oublier du reste. Dans des milieux parfois fantastiques et accueillants, parfois plus brusques, voir hostiles. J’apprends à tenir, toujours, ma place : ne rien lâcher. Rester. Même si ma présence dérange. Croire. Que la naissance est forte, que les parents ont en eux les ressources pour vivre LEUR expérience. J’avoue, je développe une préférence pour un milieu de naissance où je retourne souvent. C’est du connu. On se comprend de mieux en mieux. Pas de lutte d’égo, une cohérence dans les connaissances, une confiance mutuelle qui se construit au fil du temps. Cela me permet de savoir que ‘toutte se peut’, ‘toutte se demande’, comme je me plais à le dire aux parents. 

2017 : Je consolide ma pratique. J’ai vu bien des choses depuis 2012 : des naissance spontanées fluides, des situations plus inquiétantes, des naissances ultra-rapides, des départs en césarienne d’urgence, des accompagnements de deuil périnatal, des histoires de plusieurs jours. Ma compréhension s’affine de plus en plus, appuyée sur un éventail d’expériences beaucoup plus larges que les miennes. Isabelle me demande de l’assister dans le soutien aux doulas qui suivent la formation de Pleine Lune et vivent leur première expérience comme doula. J’apprends avec elles. J’interviens aussi un peu pendant les journées de formation. Je trempe un orteil dans ce qui deviendra un aspect fondamental dans mes activités : la TRANSMISSION. Simple, juste, humaine. Comme celle que j’ai reçue.

2018 : On retourne les coutures de la formation doula de Pleine Lune et je savoure l’honneur qui m’est fait d’y participer très activement. J’organise, j’incarne, j’anime plus de 50% des jours de transmission. Je propose la formule ‘retraite’. J’invite Marie-Ève à apporter sa magie créative aux doulas. Je soutiens la moitié des doulas pendant leur premier accompagnement. Je savoure le privilège de marcher sur un chemin tracé par Isabelle. Chaque jour depuis.

2025 : J’aurais pu ne pas devenir doula. 

13 ans plus tard, je sais que suivre mon intuition sans compromis possible a modelé ma vie entière. Je sais reconnaître maintenant les doulas qui marchent à leur tour ce chemin pas très logique mais profondément juste. 

Je suis prête pour la suite. Les bottines bien chaussées, le cœur gonflé d’intérêt envers les autres, la tête dans les nuages et les mains dans la pâte. »

Amélie Blanchette